Texte de Marta Spagnonello
Les œuvres de Yannick Bovin Rey sont des explorations intimes de territoires naturels.
Le lieu d’origine, celui fait de terre, de feuilles, de mousse et de pierre, lieu réel donc, devient, sur la surface plane, territoire de l´âme.
De l´espace réel, sur le bois ou sur le papier, il reste des traces dont l’aspect palpable des matières premières qui le constituent est encore perceptible. Des impressions physiques que Yannick distille dès son premier contact avec la nature pour les évoquer ensuite dans ses œuvres.
Œuvres dans lesquelles nous avons l´impression d´entendre le bruissement des feuilles qui s’agitent sur les branches ou de percevoir la rugosité des pierres, leur chaleur, leur densité.
Le travail artistique de Yannick Bonvin Rey ne débouche pas sur des compositions abstraites de type synthétique.
L´artiste ne semble pas rechercher la structure sous-jacente à la complexité de la nature. La trace, dans son œuvre, n’est pas, en ce sens, une vision essentielle de quelque chose d’originellement articulé.
Loin d’être synthétiques, ses œuvres sont en effet complexes, stratifiées. Elles sont le résultat d’une conjonction d’images, de sons, de sensations tactiles et, parfois, même olfactives auxquelles nous sommes confronté·e·s. Yannick, quant à elle, suscite ces sensations grâce à une utilisation magistrale de l’encre de Chine et de l’acrylique, qui lui permettent de se déplacer avec aisance et liberté sur des supports variés, en recourant aussi à des outils peu conventionnels, tels que des feuilles ou des branches, choisis pour leur rendu et leur matérialité.
En observant l’encre se décomposer en franges fines et nerveuses, nous pouvons alors sentir l’air qui la traverse, Dans ce sens, contempler les œuvres de Yannick Bonvin Rey est une initiation à la synesthésie. Ce phénomène neurologique où la stimulation d´un sens, la vue par exemple, déclenche la perception involontaire d´un autre sens, l’ouïe, le toucher…
Au-delà de la beauté, notre œil cherche à entendre ce que les couleurs et les formes lui susurrent, imaginer la lumière du ciel se frayant un chemin entre les traits noirs, tels des arbustes légers et vibrants.
Ou encore, en découvrant les plages de peinture sombre et les pigments qui y sont emprisonnés, nous avons l’impression d’entendre la collision entre des masses minérales, le bruit sourd de leur chute au sol et le crépitement de leur futur effritement.
Dans ce sens, contempler les œuvres de Yannick Bonvin Rey est une initiation à la synesthésie. Ce phénomène neurologique où la stimulation d´un sens, la vue par exemple, déclenche la perception involontaire d´un autre sens,
l´ouïe, le toucher…
Au-delà de la beauté, notre œil cherche à entendre ce que les couleurs et les formes lui susurrent.
C’est un chuchotement fragile d’épi de blé.
Fragile, certes, mais absolument poignant. En effet, loin d’être une ode sereine à la nature, les œuvres de Yannick, que l’on peut souvent regrouper en séries telles des discours qui se déploient d’une œuvre à l’autre, interrogent aussi le changement, la transformation inexorable, le point de bascule. Je pense à la série des Bardanes, des gravures sur végétaux à tirage unique, support à réflexion autour de la fonte des glaciers.
La dimension critique de son œuvre n’est cependant, une fois encore, pas de nature synthétique. Ce n’est pas le slogan concis et percutant de la révolte, mais plutôt la recherche méditée et pondérée issue d’une longue réflexion.
D´autres séries, aux titres évocateurs, racontent de ce double élan, vers l´ailleurs et vers soi. Souffle, Bruissement, Le chant des pierres, Echo… Des séries aux titres sonores, tantôt humains, tantôt végétaux, qui se révèlent être des transpositions, en formes et en couleurs, d’une nature vécue et intériorisée.
Particulièrement significatives sont aussi les séries Dérive, de 2025, et Source et nuage, de 2023. Le premier type de mouvement que ces titres évoquent décrit une trajectoire vers le lointain, l´inconnu. Comme quand on dit : «aller à la dérive» ou «avoir la tête dans les nuages»…
Le deuxième type de mouvement, opposé au premier, est au contraire un courant qui, partant de l’extérieur, cherche ses origines profondes à l’intérieur. On dit « dériver de » quand on cherche la source d’un fleuve, d’un sentiment, le point de départ d’un rhizome, d’une situation, ou l’origine d’un mot, d’un état d’âme.
Dans les œuvres de Yannick Bonvin Rey, la frontière entre ces deux territoires explorés, l’intime et le naturel, l´un à portée de main mais souvent enfoui, l´autre plus vaste mais souvent miroir de l’âme, est brouillée. La lisière disparait et se confond dans l’encre, sous la presse, parmi les pigments, les feuilles, les gravats, les souffles, les bruissements et les murmures d’une nature en changement, tantôt haletante, tantôt chantante, et qui semble avant tout demander à être écoutée.
Marta Spagnolello, historienne de l’art
texte lié à l’exposition à la Galerie Oblique septembre 2026