A l’orée du noir Article dans la revue lelitterraire.com
Proxemies
Dans ce livre, tout se joue dans l’interstice – même entre l’écriture de Eva-Maria Berg et les œuvres plastiques en noir et blanc de Yannick Bonvin Rey. Monte peu à peu la saveur de l’ombre qui brouille les cartes de l’évidence. Mais les lèvres bleues par l’effet du froid et les lilas secrets deviennent des œuvres au (presque) noir. Elles couvent en plein hiver autant par les mots de l’auteur que l’abstraction-paysagère de l’artiste.
Preuve que le noir n’est pas vraiment une couleur : le gris « écoute » le silence et devient la clé même de portes d’espérance que les mots érigent. Les créateurs, par leurs outils linguistiques, créent une sorte de régime de fascination-répulsion quasi instinctive. Tout ici « s’encendre » afin d’éviter tout danger d’ouverture d’une lumière trop frappante et objet d’une fausse représentation.
Ce passage ouvre sur quelque chose qui nous échappe. C’est autant de l’ordre de la nostalgie que de l’ordre d’une remontée des sensations. Néanmoins, l’orée permet d’éviter le risque d’être aveuglé par le noir total. En conséquence, cette double vision devient bien plus que cet étrange aveuglement défini par Maurice Blanchot : « une vision qui n’est plus possibilité de voir, mais impossibilité de ne pas voir ». Ici, le livre n’ouvre pas à une possibilité de vue mais par de telles perceptions.
De telles visibilités (de soi et du monde) ouvrent bien plus qu’au « croire entrevoir » cher à Beckett. Les deux créateurs transforment des absences en présences fondamentales. Ces images et évocations souvent n’existent pas à nos yeux et notre compréhension mais, ici, elles créent des renaissances.
Jean-Paul Gavard-Perret / 4 décembre 2025
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